Manchette française 

Allopathie

2. Bon à savoir :

Quand les civilisations voient le jour, la médecine s’inspire initialement d’un mélange de magie, de religion et de remèdes traditionnels éprouvés empiriquement. Avec le déclin de la magie et de la religion pendant le Moyen Âge en Europe, la médecine a cherché de nouveaux fondements. Il fallait pouvoir impressionner les patients et se substituer aux incantations et à l’encens qui n’avaient plus d’effet sur eux : il fallait trouver quelque chose qui donnait l’impression que le guérisseur faisait quelque chose.

Le principe de l’allopathie a fourni la réponse, principe élaboré au Moyen Orient pendant le premier siècle avant J.-C. L’idée était simple : quand le fonctionnement du corps s’écarte de la norme, le médecin devrait tenter directement de rétablir le fonctionnement normal. Ainsi, si un homme présente une fièvre, il faut le rafraîchir; s’il est constipé, il faut donner un laxatif. On percevait la maladie comme un élément toxique qu’il fallait éliminer; les traitements consistaient donc à purger le corps de poisons. Ainsi, on a adopté des traitements comme les saignements, les sangsues, les lavements, les purgatifs et ainsi de suite. Si un traitement rigoureux échouait, on pouvait appliquer un autre traitement, plus rigoureux encore. Molière a dépeint cette réalité dans tout son cynisme. La métaphore de la guerre s’est imposée très tôt : les médecins luttaient contre la maladie et faisait la guerre aux affections du corps.

Nombre de médecins se préoccupaient de la nature agressive de ces traitements, mais proposer plutôt du repos et de la nourriture semblait passif comme traitement et laissait supposer que le médecin n’avait rien à suggérer. En réalité, la seule véritable option était la médecine homéopathique. Les découvertes de Pasteur ont pu, pour la première fois, offrir à l’allopathie un fondement scientifique pour au moins certains des remèdes. Les germes offraient une bonne cible pour les traitements allopathiques; ainsi, les guerres contre les microbes constituaient le nouveau champ de bataille.

Dès la fin du dix-neuvième siècle, de plus en plus de gens s’entendaient pour dire que l’allopathie offrait l’approche idéale de la maladie; l’homéopathie semblait perdre du terrain. On a laissé tomber le terme « allopathique » pour indiquer que toute médecine véritable adoptait cette perspective; d’autres formes de médecine sont tombées en discrédit. En général, on ne les considérait pas suffisamment menaçantes pour la nouvelle orthodoxie pour les opposer activement.

La désillusion a commencé à s’installer pendant les années 1950 quand, en dépit de percées merveilleuses visant à « conquérir les maladies infectieuses » et à développer des médicaments, la maladie semblait aussi répandue que jamais. Les lits d’hôpitaux étaient tous occupés et les listes d’attente demeuraient longues. La réussite même de l’allopathie permettait peut-être aux patients d’atteindre des âges auxquels ils étaient affligés par des maladies dégénératives, mais l’allopathie était moins efficace contre ces affections. Puis les microorganismes ont développé une résistance aux médicaments; il fallait donc développer des médicaments plus forts pour les combattre, ce qui a amplifié la métaphore de la guerre. Mais des médicaments puissants ont entraîné des effets secondaires importants; le nombre des réactions allergiques a augmenté; les troubles iatrogènes (produits par les traitements) ont pris de l’importance (voir le livre bien connu Némésis médicale, d’Ivan Illich). Des événements comme la tragédie de la thalidomide ont attiré l’attention du public sur les limites des médicaments modernes. Une sensibilisation à la nécessité de trouver le juste équilibre entre faire du bien et faire du tort a mené à l’élaboration d’essais cliniques contrôlés. Toutefois, les forces économiques qui favorisent l’allopathie sont immenses : nous connaissons bien les pressions qu’exercent les fabricants de produits pharmaceutiques pour prescrire encore plus de médicaments, pour traiter activement, et ainsi de suite.

De nos jours, l’exercice de la médecine ne repose plus seulement sur les fondements de l’allopathie. Les médecins se sentent moins obligés de traiter toute affection, même si depuis longtemps les patients s’attendent à recevoir une ordonnance. Aider le corps à se guérir, la perspective de nombre de thérapies parallèles, devient monnaie courante, mais on ne sait pas encore le rôle que joueront l’allopathie, d’une part, et les thérapies parallèles, d’autre part. Dans votre rôle de médecin d’un système allopathique, vous serez certainement tiraillé entre l’exigence du patient qui réclame un antibiotique, même si le médicament n’aura aucun effet positif, et la reconnaissance que le meilleur remède pour le patient consiste à dormir, à faire de l’exercice et à bien manger.

Lien aux Modèles rivales de la médecine : Osler and Garrod

Mise à jour : 5-aug-14